J’ai été en grand questionnement dans les dernières semaines. Je dénonce ou pas? D’abord, on va mettre de quoi au clair; je salue le courage et la force de celles et de ceux qui dénoncent leurs agresseurs. Je suis de tout cœur avec vous et je vous envoie toutes les ondes positives que je peux possiblement et humainement envoyer. Je n’ai pas dénoncé lors de la première vague du #MeToo. Et j’ai décidé de ne pas dénoncer non plus cette fois-ci.

Et c’est correct d’avoir pris cette décision-là. Sans rentrer dans les détails de ce que j’ai vécu, parce que je n’ai pas envie d’en parler, et que ce n’est pas le but de ce billet, je ne veux pas rendre public le nom de la/les personne/s qui m’ont fait violence ni me lancer dans les démarches juridiques pour faire des accusations. Et j’ai le droit. Et c’est correct.

Ça m’a pris beaucoup de temps avant d’arriver à cette conclusion-là. J’ai l’impression qu’avec cette 2e vague (ou 3e vague?) de dénonciations, les victimes peuvent ressentir de la pression pour « balancer leur porc ». Du moins, moi, assise derrière mon écran d’ordinateur, à voir les stories, les posts et les partages de publications de dénonciations et de groupes de dénonciation, j’ai ressenti de la pression. 

Je ne veux pas dénoncer pour plusieurs raisons. Déjà, il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que j’avais été violée, que j’avais subi des violences sexuelles. C’est quand même un bon gros bagage qui pèse lourd; on m’aurait chargé extra à l’aéroport pour le faire mettre dans la soute à bagages. Je viens de commencer à m’en occuper. Disons que je ne suis pas prête à vider ma valise à l’envers sur mon lit et laisser tout mon linge sale s’étaler partout. Ce serait trop. J’y vais un morceau à la fois. C’est plus facile à gérer de cette façon-là. C’est long, mais c’est ce que je suis capable de faire. Et c’est aussi ma décision.

Mon agresseur était quelqu’un de très proche de moi: mon chum à ce moment-là. On est quand même resté longtemps ensemble. Ça d’abord aussi été un ami proche. J’ai eu de bons sentiments envers lui. J’en ai sûrement encore. Je ne le vois pas comme un criminel comme dans les films. Il n’a pas de plans machiavéliques pour détruire la planète ou faire disparaître tous les animaux de compagnie. C’est une personne assez ordinaire qui m’a fait du tort et j’ai coupé les ponts. Je lui en veux, oui, et ce qu’il a fait n’est pas correct, pour le dire gentiment, mais c’est tellement loin derrière moi. Je n’ai pas envie de reprendre contact avec lui, même si c’est devant un tribunal. 

J’ai aussi à l’intérieur de moi bien des préjugés sur les victimes, surtout sur moi. Je me sens faible et lâche de l'avoir « laissé me violer ». (Je sais que ce n’est pas comme ça qu’il faut le voir, que le viol est la faute du violeur, pas de la victime, mais on se rappelle de ma grosse valise dont je parlais plus haut? Ben voilà. Il y a ça aussi dans ma valise. Le plus drôle est que cette image-là, je ne l’ai que pour moi; jamais je ne penserais qu’une victime de viol est faible ou lâche. Jamais. Alors pourquoi j’ai cette image-là pour moi? Bref, un autre morceau de ma valise que j’aurai à défaire en temps et lieu.) Dénoncer, c’est aussi possiblement rendre le tout public. Et je n’ai pas envie que ceci soit rendu public, je ne veux pas que l’image que j’ai de moi se reflète dans les yeux des autres. Je vois déjà ce reflet dans mon miroir de salle de bain le matin en me brossant les dents. Ça fait mon affaire de ne le revoir que le soir quand si je me rebrosse les dents. #MaDentisteMeDéteste

J’ai aussi encore un peu de difficulté à accepter que ce que j’ai vécu est légitime; pourquoi je dénoncerais quelque chose dont je ne suis pas encore certaine d’accepter la réalité et la validité? Il y a des jours où je sais avoir été victime de violences sexuelles. Puis, il y a les jours où je n’en suis plus si sûre. Et il y a les quelques minutes par an où je suis certaine de n’avoir jamais vécu de viol ni d’agression. Est-ce que dénoncer va légitimer mon vécu? À en croire certains commentaires de la sphère Facebookienne, c'est possible que oui. Et il est là le problème, le faux raisonnement. Comme s’il fallait que je publie mes violences pour les valider. Comme s’il fallait que je m’impose toutes les conséquences d’une dénonciation, tout le stress, toute l’énergie que ça demande, pour que ce que j’ai vécu soit vraiment arrivé. Il existe plusieurs raisons de ne pas dénoncer et elles sont toutes valides! Toutes. Tou-tes. Entièrement. 

Dénoncer ou pas ne change rien à ce que j’ai vécu, ni à ce que les autres ont vécu. Ce n’est pas la dénonciation qui valide une agression; l’agression, la violence se valide d’elle-même. Alors, si comme moi, vous n’avez pas envie ou ne pouvez pas dénoncer, peu importe la raison, sachez que je suis de tout cœur avec vous. Plus encore, nous sommes une bonne gang de femmes et d’hommes à vous supporter, même si c’est en silence

C’est mon choix de dénoncer ou pas, de façon anonyme ou pas, comme c’est celui de toutes les victimes de violences sexuelles. Et peu importe ce que nous choisissons, c’est correct. 

N’hésitez jamais à aller demander de l’aide si vous en ressentez le besoin.

Le Regroupement Québécois des Centres d'Aide et de Lutte contre les Agressions à Caractère Sexuel (RQCALACS)

1-888-933-9007

Jeunesse j’écoute 

1 800-668-6868

SOS Violence Conjugale 

1 800 363-9010

Suicide Action 

1-866-277-3553

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