Partie 1 et partie 2

Comme je vous l'expliquais dans la partie 2, j'avais décidé de partir en voyage, seule. J'avais choisi de visiter la Nouvelle-Orléans.

Je n’avais jamais pris l’avion et lorsqu’il a décollé, je me suis mise à pleurer. Je pleurais de joie, de soulagement. C’était la première fois, depuis mon agression, que je ressentais réellement quelque chose, et c’était si intense! Je me sentais revivre! Durant tout le vol, mes larmes coulaient à flots parce que je prenais conscience de tellement de choses.

J’étais vivante, et ça me semblait incroyable. Je réalisais que j’aurais pu mourir si je m’étais débattue. J’étais émue en regardant les états américains défiler sous moi, à constater la grandeur et la beauté du monde. Je partais pour l’inconnu, qui me faisait bien moins peur que le connu. Ce moment est sans contredit l’un des plus beaux souvenirs de ma vie.

 
Crédit : myriam_p.h/Instagram

Arrivée à la Nouvelle-Orléans, j’avais du mal à croire que j’étais enfin à destination. Dans le taxi me conduisant chez mon hôte de CouchSurfing, les larmes ont recommencé à couler. J’observais le paysage, voyais des palmiers pour la première fois. Il faisait chaud, il faisait soleil; tout était si différent de ce qu'est Montréal un 6 avril. Je me répétais constamment « Je ne peux pas croire, je suis en vie, je suis en voyage. »

Mon dialogue intérieur était entrecoupé par les exclamations remplies de joie du chauffeur de taxi, si heureux de pouvoir parler français, lui qui avait vécu quelques années à Montréal. Arrivée à destination, l’homme qui m’accueillait pour les deux semaines à venir était absent. J’ai tout bonnement laissé mes valises dans la cours arrière, j’ai pris mon argent, mon appareil photo, puis j’ai marché. Soudainement, une pluie chaude et puissante s’est abattue sur la ville.

Mes larmes de joie se mêlaient, sur mes joues, à cette pluie chaude et rassurante tandis que je déambulais dans les rues.

Je réalisais que je pourrais enfin occuper mon temps comme bon me le semblerait dans les deux semaines suivantes. Plus de prélèvements, plus de questions sur l’enquête, plus rien qui me rappellerait mon agression. Quand je suis retournée chez mon hôte, il devait être 18 h. Je me suis immédiatement couchée et j’ai dormi d’un sommeil profond jusqu’au lendemain matin.

Cette journée-là, le 7 avril, je me suis simplement promenée dans le quartier. J’observais la vie qui se déroulait autour de moi, je constatais les traces laissées par une tragédie autre que la mienne, celle de l’ouragan Katrina. Mon drame personnel me semblait si petit en comparaison à ce drame collectif.
 

Crédit : Myriam Pageau-Harpin

Le soir venu, mon hôte m’a conseillée d’aller faire un tour à son bar favori. J’ai décidé d’y aller à pied et je me suis perdue. C’est à cet instant précis que j’ai ressenti les premiers symptômes de mon trouble de stress post-traumatique. Je cachais mon iPhone dans les rues sombres, de peur qu'on m'attaque et me le vole, essayant tant bien que mal de suivre les indications de Google Maps vers la fameuse Freshmen Street. Je m’y suis rendue, mais j’étais du mauvais côté de la ville. C’est alors qu’un couple de personnes âgées m’a apostrophée. C’était dangereux de marcher là, qu’ils disaient. J’étais une fille. Et j’étais blanche. Il valait mieux changer de rue.

À la Nouvelle-Orléans, les rues ne sont, pour la plupart, pas éclairées. J’ai donc rejoint un boulevard qui était illuminé par les panneaux d’affichage des commerces. Puis, soudainement, la route est disparue. Pourtant, mon téléphone me disait de continuer! Après Katrina, tout n’avait pas été reconstruit, et le chemin que je devais suivre et qui menait sous un viaduc était bordé de ruines couvertes de végétation. J’ai donc pris mon courage à deux mains et j’ai continué ma route. C’est une fois arrivée à l’autre bout de cette espèce de « tunnel » inquiétant que j’ai vécu ma première crise de panique reliée à mon agression.

Une fois la crise terminée, j’ai envoyé un message texte à ma cousine, lui disant que si je ne lui avais pas écrit de nouveau trente minutes plus tard, elle devait appeler la police. Elle a su me faire rire et me détendre, en essayant de décrire la scène : « Allô, 911, je pense qu’il est arrivé quelque chose à ma cousine sur une rue dont je ne connais pas le nom, à l’autre bout du continent! »

Je suis finalement arrivée à destination et ma soirée a été magique. J’ai été capable d’entrer en contact avec d’autres êtres humains et ça me semblait être un exploit! Discrètement, sur mon cellulaire, je suivais les résultats des élections provinciales en cours. Je me souviens de ma frustration intense suite à l'annonce des résultats. Je réagissais à quelque chose. Ce moment m'a fait réaliser que j’étais encore capable de me connecter avec le monde extérieur et de penser à autre chose que mon agression.
 
Partir en voyage a été la meilleure décision que j’ai prise suite à mon traumatisme. Certes, fuir la situation a probablement aggravé mon état dissociatif. Ne pas affronter la réalité n’est jamais la bonne option. Par contre, ce que ces deux petites semaines m’ont apporté en terme de bienfaits n’est pas comparable aux méfaits qu’elles ont peut-être créés. Je me suis sentie vivante. J’ai fait des rencontres merveilleuses. J’ai vaincu, pendant un court instant, ma peur de l’être humain, ma peur de la noirceur, ma peur de dormir.

La joie de vivre contagieuse des Louisianais est le meilleur antidépresseur que j’ai connu à ce jour. J’étais émerveillée par ce que qui m’entourait, j’étais fascinée par la capacité de tous ceux que j’ai rencontrés à être heureux dans une ville en ruine. Je ne peux certainement pas dire que tous les jours ont été faciles. Un sentiment de solitude m’envahissait parfois; mon amoureux me manquait et j’assistais à un spectacle difficile à regarder, celui de la pauvreté.

Avez-vous vu ces beaux sourires? J'ai tellement de photos, tant d'enfants que d'adultes, qui voulaient être photographiés et discuter!
Crédit : Myriam Pageau-Harpin

Le quartier où j’ai résidé était particulièrement pauvre. Beaucoup d’enfants qui y habitaient n’allaient même pas à l’école. J’ai dû soigner un enfant de six ans, le petit voisin, qui s’était gravement fait couper au niveau de l’avant-bras par son grand-père violent et alcoolique. Les États-Unis étant ce qu’ils sont en matière d’accès aux soins de santé, la mère de l’enfant, qui n’avait pas d’assurances médicales, refusait de l’amener à l’hôpital et me disait « Bien fait pour lui, il n’avait qu’à obéir. »

Je n’avais pas beaucoup d’argent, mais j’ai passé une bonne partie de mon budget à acheter tout ce que j’ai pu trouver à la pharmacie pour tenter de le soigner. Sa coupure était si longue et profonde qu’aucun pansement de rapprochement ne pouvait être efficace. Chaque jour, il venait me voir en cachette pour que j’inspecte sa plaie, que je change son pansement souillé. J’avais du mal à profiter de mes journées parce que je ne pensais qu’à ça : des enfants nord-américains n’ont pas accès aux soins de santé de base.

Au cours de la deuxième semaine de mon voyage, sa mère a enfin réagi quand je lui ai dit que son enfant avait une plaie tellement infectée qu’il risquait la mort par septicémie. J’exagérais peut-être pour la faire réagir, mais lorsqu’ils sont revenus de chez le médecin ce jour-là, elle m’a remerciée, entre deux sanglots.

Ce voyage m’a fait vivre tellement d’émotions que je suis incapable de décrire l’impact qu'il a eu sur ma vie.
 
Lorsque je suis revenue à Montréal deux semaines plus tard, j’étais tellement heureuse de retrouver mon copain, mes chats, ma ville. Je me suis empressée de retourner à mon ancienne vie; je suis immédiatement retournée travailler, allant à l’encontre des conseils de mon médecin de famille. Je pensais que j’allais bien. Il ne me restait que trois mois à vivre dans cet appartement que je ne considérais plus mon chez-moi, et je croyais dur comme fer que tout se déroulerait bien.
 
Évidemment, tout ne s’est pas déroulé comme je le pensais. Les trois mois suivants ont été un véritable enfer.

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