Du plus loin que je me souvienne, je n’ai jamais été à l’aise dans mon petit corps filiforme aux os apparents. Quand j’étais encore trop jeune pour que les commentaires et questions inappropriés me soient directement adressés, c’était ma mère qui devait dealer avec. « Me nourrissait-elle suffisamment? » Ça n’a pas pris de temps, par contre, pour que les gens se croient tout permis et me fassent remarquer que j’avais juste la peau sur les os, et que je me mette à complexer.
 
Quand j’ai entendu parler pour la première fois du concept de thin privilege, il y a trois ou quatre ans, je me suis presque étouffée de rire. Il était où, le privilège? J’avais beau le chercher quelque part entre les commentaires désobligeants et mes complexes, je ne le trouvais pas. J’étais tellement aveuglée par mes propres expériences pénibles que, même si je n’avais jamais été jusqu’à dire que ma « maigreur » était plus difficile à vivre qu’un « surpoids », je n’étais certainement pas prête à la voir comme un privilège.
 
Je crois que le déclic s’est fait lorsque j’ai lu ce texte sur la difficulté d’accéder à un avortement sécuritaire lorsqu’on est en surpoids. Je me suis dit que j’étais vraiment chanceuse de savoir que je n’aurais jamais à vivre ça. Puis je me suis rappelé que, quand j’avais pris la pilule du lendemain quelques années auparavant, il était indiqué dans la monographie que l’efficacité diminuait drastiquement chez les femmes pesant 165 lbs et plus. J’ai le privilège indéniable de pouvoir contrôler aisément ma fertilité. Parce que je suis mince. À partir de ce moment-là, ma vision du thin privilege n’a plus jamais été la même.
 
Quand j’avais 12 ans, mes douleurs articulaires sont devenues plus importantes et je suis allée consulter. À cette époque-là, je pesais 85 lbs. Quand j’y repense, je réalise que si j’avais été une adolescente en surpoids, on aurait mis beaucoup plus de temps avant de diagnostiquer ma maladie auto-immune. On aurait expliqué mes douleurs par mon poids.
 
C’est certain que ma quasi-maigreur m’a aussi joué des tours. Quand j’avais 16 ans, je me suis plaint de fatigue extrême à mon médecin. On a vérifié si j’avais des problèmes de thyroïde, comme toujours. Puis on m’a demandé si je m’alimentais, pour ensuite m’envoyer consulter un psychologue. L’investigation s’est arrêtée là, on n’a jamais pensé à vérifier si j’avais la mononucléose. Spoiler alert : j’ai fini mon secondaire 4 en travaillant 40 heures par semaine avec une mono. Je n’aurais pas dit non au chômage maladie, disons. Si j’avais été « grosse », on en aurait probablement déduit que j’étais paresseuse ou que je m’alimentais mal, donc ça aurait été ma faute si je manquais d’énergie. Est-on vraiment passé à côté du bon diagnostic à cause de ma maigreur? Je pense plutôt que c’est parce que le corps médical accorde généralement trop d’importance au poids, surtout.
 
Il y a aussi toutes les fois où j’ai voulu aller chercher de l’aide psychologique et qu’on faisait dévier le sujet vers un trouble alimentaire fictif. La fois où j’étais en dépression. La fois où je n’avais plus d’endroit où vivre et que ça jouait évidemment sur mon moral. La fois où ma mère a reçu son diagnostic de cancer. La fois où je me suis fait agresser sexuellement. Toutes ces fois où j’ai abandonné une thérapie dont j’avais vraiment besoin parce que j’étais épuisée de ramener la discussion à la raison pour laquelle je venais consulter. Mais est-ce que c’était vraiment à cause de ma maigreur, encore une fois, qu’on en venait toujours à me parler de troubles alimentaires? J’ai l’impression que c’était surtout une voie facile, et assez sexiste, puisqu’on attribue surtout ces troubles au genre féminin.
 
Prendre conscience de ses privilèges, c’est loin d’être évident. C’est certain que nous subissons tous.tes une pression démesurée pour ressembler à un idéal de beauté. J’ai l’impression qu’il y a une grande incompréhension du terme « privilège » et que ça nous bloque dans notre réflexion. Mais si on remplace « privilèges » par « avantages », les voyez-vous plus facilement, les avantages de la minceur?

En tant que personnes minces, personne ne tire avantage de nos insécurités. Pour faire de l’argent sur notre dos en nous vendant des pilules magiques qui modifieraient notre apparence, par exemple. Nous pouvons prendre l’avion sans payer d’extra, car notre corps ne prend pas trop de place au goût des autres. Personne ne nous lance de regards craintifs et dégoûtés quand on entre dans les transports en commun de peur qu’on s’asseye à côté d’eux et qu’on les « écrase ». Les cliniques d’avortement sont adéquatement équipées pour prendre soin de nous. Les chaises et banquettes vissées au sol dans les restaurants ne nous empêchent pas de nous asseoir confortablement. La société est organisée en fonction de notre taille, de notre poids.
 
Nous n’avons pas à craindre que quelqu’un à qui on plaît hésite à vivre au grand jour une relation avec nous de peur de se faire juger. On ne doit pas payer une petite fortune pour des vêtements qui ne nous plaisent pas, car ce sont les seuls offerts à notre taille. Nous avons plus de chance de nous faire engager pour un travail de service à la clientèle, c’est-à-dire la plupart des emplois. Je pourrais continuer comme ça éternellement.
 
L’affaire, c’est qu’être privilégié.e.s par notre minceur ne veut pas dire être exempté.e.s de complexes, questions et remarques désobligeantes. Ça veut juste dire qu’on l’a plus facile, parce qu’il n’y a pas tout un système organisé pour nous rappeler constamment qu’on est inadéquat.e.s et nous en faire payer le prix. Ça fait que comptons nous chanceux.euses d'êtres épargné.e.s de cette oppression supplémentaire-là, arrêtons de monopoliser la discussion en la ramenant à nous quand on parle de fat-phobia et de body positivism, et écoutons.
 

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