Je suis une survivante

Crédit photo: Starchild Stela Je suis une survivante

J’ai toujours eu de la difficulté à parler de viol, d’utiliser ce mot pour parler d’expériences que j’ai vécues. C’est un mot très fort, et son ton « accusateur » m’a toujours fait frémir. Pendant longtemps, j’ai gardé ça secret. Je n’ai jamais confronté les hommes qui m’ont fait du mal. Je n’ai même jamais vraiment parlé ouvertement de ces situations, que j’essayais plutôt de reclasser comme simples expériences désagréables.

Ça fait déjà plusieurs années que j’ai compris que certaines de ces expériences étaient des agressions sexuelles, et que je ne les avais pas cherchées. J’ai fait énormément de recherches personnelles, et parallèlement à ma conscience féministe grandissante, j’ai commencé à me donner le titre de survivante dans certains contextes. J’ai compris que ces histoires m’ont laissé des séquelles permanentes et que toutes les sphères de ma vie en ont été affectées.
 
Pour moi, comme pour d’autres, il est impossible de ne pouvoir cadrer qu’un seul moment traumatisant. Je me suis fait violer à plusieurs reprises depuis mes 12 ans. C’est arrivé si souvent que j’ai banalisé l’impact de ces agressions sur mon moral et ma santé mentale. J’approche la trentaine, et avant mes 25 ans, je n’aurais jamais utilisé le mot « viol » pour décrire les moments où des relations sexuelles m’ont été clairement imposées.
 
Il y a quelques années, j'étais dans une relation à long terme avec quelqu’un avec qui j’étais très proche. Au début de cette relation, je me suis fait violer par un homme qui était d’environ vingt ans mon aîné. Cet homme avait beaucoup de pouvoir et de visibilité dans les milieux où moi et mon ex étions actifs. À l’époque, j’avais dit à un ami proche que j’avais couché avec cette personne, car je me sentais coupable et déçue, mais jamais je n’aurais osé dire que je m’étais fait agresser, car je croyais que c’était de ma faute. C’est moi qui me suis mise dans une position vulnérable. C’est moi qui aurais dû y penser à deux fois avant d’accepter son invitation. J’ai pourtant dit NON quand il m’a pris par la taille. NON. Mais, tout s’est passé tellement vite.

Après plusieurs années à côtoyer et recueillir les témoignages de survivant.e.s, j’ai finalement eu une instance de clarté : c’est tellement typique. Tellement ordinaire. Tellement commun. Ça arrive tout le temps. Et c’est tellement souvent des personnes qu’on connaît et qui sont aimés par nous. Après ça, essaie d’en parler à qui que ce soit, peu de gens vont prendre ton côté.
 
Parfois, je me dis que je suis passée à autre chose. C’est peut-être vrai, j’ai été naïve, mais j’ai appris à faire en sorte que ça ne se reproduise plus. I know better now. Mais je croise quelqu’un, je vois une photo sur Instagram, j’ai une conversation qui dérape avec un.e ami.e et, voilà, je retourne dans le passé. Être traumatisé.e, c’est voyager dans le temps. Sauf qu’on ne contrôle pas exactement quand ça va arriver. Mon corps se crispe, j’ai du vitriol dans les veines, j’arrive à peine à parler. Des fois, je pogne les nerfs et je gueule. Des fois, je m’en veux, alors je me frappe jusqu’à temps que je tombe dans les pommes ou, du moins, jusqu’à ce que je me calme. Je fais ça depuis que j’ai 12 ans. Je le fais encore régulièrement.
 
Je ne m’en suis pas remise, et à ce point dans ma vie, je ne pense pas que je vais en guérir. J’ai appris à vivre avec d’une certaine façon. J’évite des gens, j’évite les hommes, j’évite les bars. Il y a des rues que je contourne. Je n’accepte pas les demandes d’amis d’hommes sur Facebook la plupart du temps. Même si je les ai déjà rencontrés. Je le sais qu'ils ne sont pas tous des abuseurs, mais les hommes, je ne les trust pas. Même ceux que j’aime, j’essaie d’apprendre à les dissocier de « ça », mais je ne peux pas m'empêcher d’avoir peur des fois. J’ai juste constamment l’impression que l’on peut briser ma confiance rapidement, et mes sensations corporelles passent de la chaleur au froid tellement rapidement. Je n’ai aucun contrôle.
 
J’aimerais tellement que les gens soient à l'écoute des survivant.es. Qu’on arrête de nous dire qu’on réagit trop fort. Ça fait mal de voir les gens ignorer nos demandes. Ça fait mal de se faire dire qu’on est trop sensibles quand on dit que les jokes de viol, ce n'est pas cool

J’aimerais juste qu’on nous croit quand on dit qu’on a mal et que les choses qu’on suggère de faire pourraient nous faciliter la vie. Ce serait tellement plus simple si les gens arrêtaient de prendre la position de l’avocat du diable. Arrêtez de nous dire qu’on ment ou qu’on exagère. Faut vraiment être tough pour parler de ce qui nous est arrivé et encore plus de dénoncer son agresseur, que ce soit en public ou juste à un.e ami.e. On dirait que les gens ne réalisent pas à quel point on se met dans une situation vulnérable et risquée. La moindre des choses serait que nous soyons accueilli.e.s avec respect.

Si vous avez été victime de viol, sachez que des ressources existent pour vous aider à surmonter cette épreuve. Vous en retrouverez quelques-unes ici.

Psssttt ! Envoie-ça à ton ami!

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