Je m’habille chez Wal-Mart. Pis chez Tigre Géant. Pis au Village des Valeurs. Name it. Des magasins de B.S.

Pas genre une fois de temps en temps parce que je passais par là pis que j’ai vu un méga bon deal. Pas par hipsterisme, pas par anticonformisme.

Juste parce que je n’ai pas les moyens de m’offrir autre chose. Souvent, même Wal-Mart est trop cher pour moi, donc je me tourne vers les friperies. Pis encore là, je me considère privilégiée par rapport à d’autres.

Est-ce que je serais censée avoir honte de ça? D’après ce que j’ai pu observer, selon certains, oui.

J’achète dans des magasins que j’ai entendu être qualifiés de B.S. T’sais, ce mot toujours connoté négativement, sauf dans le dictionnaire, qui déshumanise des personnes en les réduisant par une grossière ellipse à l’une de leurs étiquettes que nous nous enorgueillissons d’avoir pu éviter grâce à la chance notre doux mérite? 

Qui voudrait être associé aux fameux B.S., nos intouchables, et au lot de préjugés dont on les accable?

En effet, les assistés sociaux n’ont vraiment pas bonne presse. On parle souvent de « profiteurs », de « crosseurs » quand il s’agit de donner son opinion tellement nécessaire au sujet des prestataires de l’aide sociale. Face à ces a priori, je questionne : Avez-vous déjà jeté un œil sur les démarches à faire pour accéder à l’aide sociale?

Moi, si. J’ai, à une certaine époque, dû regarder ce que ça prenait pour une demande (#PasDeHonte) pis y’en a en, ostie, des critères à rencontrer. Ceux qui les satisfont tous et qui réussissent à accéder aux services sociaux, j’ai confiance en leur intégrité. Mais ma bénédiction ne chassera pas à elle seule une stigmatisation bien ancrée.

Le comble, en plus, c’est que je trouve qu’il y a une certaine pression intransigeante, ces temps-ci, d’adhérer à un mode de vie considéré plus « noble ». Devenir végane. Acheter local. Acheter bio. Acheter équitable. Acheter éthique. C’est la « bonne » voie à suivre, c’est faire le bien, et on ne remet pas ça en question. Les gens qui faillissent à s’anoblir de la sorte me semblent alors être couverts d’une certaine ignominie, qui va apparemment de soi avec le mauvais « choix » qu’ils font de ne pas suivre le droit chemin.

Ah, mais c’est que je ne suis pas non plus particulièrement fière de devoir acheter dans ces magasins. On sait tous à quel point c’est dommageable d’encourager des monstres d’industries, d’acheter dans des magasins grande surface à rabais comme ceux-là, qui font fermer les petits commerces locaux spécialisés, qui traitent moins bien leurs employés et font probablement manufacturer leurs produits à moindre coût par l’exploitation d’ouvriers sans recours dans des pays où les droits humains sont bafoués.

Oui, sauf que c’est beau d’être conscient de ces horreurs, mais la vérité, c’est que les personnes aux conditions socioéconomiques précaires ne peuvent pas toutes se permettre de choisir un magasin en fonction de l’éthique et des valeurs qu’il représente. Plus souvent qu’autrement, on va vers un commerce parce qu’il offre le produit qu’on cherche au prix le plus bas, parce que ses milliards de multinationale lui créent un coussin d’argent qui lui permet de vendre moins cher que les commerces locaux. On endosse ces immoralités malgré nous. C’est le budget, le pouvoir décisionnel et notre éthique qui doivent s’incliner.

C’est triste, mais c’est notre réalité. On ne l’a pas vraiment, le choix.

Mais le fait est que vilipender quelqu’un sur son incapacité à embrasser ces modes de vie qu’on juge les plus respectables, en y allant de son optique (si moi, j’ai réussi, alors…) et en présumant que tous ont les mêmes chances et les mêmes moyens (alors que c’est faux), ça donne ce qu’on appelle du classisme. C’est ce manque d’empathie, de sensibilité et d’écoute de la part d’une personne d’une classe sociale davantage privilégiée par rapport à l’une qui l’est moins qui donne les jugements classistes. Lorsqu’en plus, on se donne une supériorité morale par rapport à cette personne, on peut ajouter l’élitisme comme ingrédient dans ce cocktail nocif.

Fait qu'en attendant que les mentalités changent, les B.S. et moi allons continuer d'acheter à rabais non éthiquement malgré nous et nous n’aurons pas honte, parce que pour des choses que l’on ne peut contrôler, on ne devrait pas nous faire sentir comme de la marde.

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