Le documentaire The Hunting Ground : quand l'université protège les violeurs

Crédit photo: thehuntinground/Instagram

Il y a un film que j’aurais aimé montrer à mes élèves : The Hunting Ground.

C'est un matin de printemps. Je suis devant une classe de jeunes ados de 15 ans comme on se les imagine : blasés, endormis, semi-là, avec l’entrain et l’énergie d’un prisonnier condamné à mort. Ce matin, avant que le cours d’anglais débute, je sais de quoi je veux parler, mais je suis nerveuse. Je ne me suis pas vraiment préparée. J’écouterai mes élèves. J’ai confiance en leur humanité, je les laisserai guider la discussion.

« C’est l’histoire d’une fille un peu plus vieille que toi. Un soir, avant la rentrée, elle s’en va dans un party. Non, pas un party de famille, Maxime. Un vrai, là. Feignez pas l’innocence, je vous connais. Un VRAI party, sans parents, de l’alcool et assez de neurones imbibés de celui-ci pour prendre de mauvaises décisions. La fille ne connaît pas trop ses limites, elle boit jusqu’à en perdre conscience. Elle finit par faire un blackout. Quelques gars en profitent pour abuser d'elle dans une chambre. Ils trouvent ça bien drôle, si drôle qu’ils la violent et le filment pour partager sur Internet. Ça s’est passé à Steubenville en Ohio, en août dernier. Qu’est-ce que tu en penses? »

Entre les visages incrédules, les masques blasés qui tremblent, les yeux endormis qui semblent soudain réveillés, les commentaires fusent : « C’est de sa faute, mais c’est chien de l’avoir filmée; C’est dégeu; Ce sont des caves; Ça dépend si c’était une salope... ». Consensus du groupe : La victime a incité cette situation, mais c’est quand même un geste grave. Bilan du prof : Nous avons du chemin à faire. Je donne un visage à la victime. « Et si c’était ta petite sœur, ta cousine, ta blonde? ». Je cogne aux portes de leur humanité.

Nous avons du chemin à faire, je me le répète depuis quelques jours. À moins de vivre sous une roche, vous avez sûrement entendu parler du viol survenu à Stanford en janvier 2015. La victime est restée sous le couvert de l’anonymat pour qu’on y appose le visage de n’importe quelle femme ou homme, ou personne non-binaire. La violence sexuelle ne discrimine pas, aucun visage n’est à l’abri. Ce que le documentaire The Hunting Ground réussit à faire, c’est justement ça. Donner un visage aux victimes de viol sur des campus américains, mais une tribune aussi. Pour dénoncer l’inaction des universités face à ces crimes. Pour exposer la mentalité de troupeau qui infecte certaines fraternités, ces regroupements qui enseignent aux hommes que les conquêtes sexuelles sont le baromètre de leur succès, quitte à violer.

Pour dévoiler les cas curieux des athlètes universitaires, dotés de statuts de demi-dieux, agissant comme des appâts à cash mais, surtout, jouissant d’une protection démesurée et grotesque de la part de leur université. Ce que je retiens surtout de mon visionnement, c’est qu’entre l’argent et la justice, les institutions se rangent du côté du fric. Il est impossible de terminer ce film sans ressentir de la rage mais c’est, selon moi, un excellent outil pour changer les mentalités, pour nous sortir du victim-blaming et nous rendre au rapist-shaming.
 
J’aurais aimé pouvoir dire que c’est différent ici et que, sur nos campus, nous sommes à l’abri. Il y a quelques années, mon alma mater se retrouvait au centre d’une controverse : trois joueurs de l’équipe de football des Redmen furent accusés de viol par une jeune femme d’une autre université. Même si le procès n’eut jamais lieu, car la présumée victime dut retirer ses accusations suite à une tournure d’événements des plus étranges, une chose est claire : McGill fut grandement critiquée pour son manque d’intervention envers les trois accusés. Je dis « présumée victime », car d’un point de vue judiciaire, les accusés sont blanchis, mais je me sens trahie et traîtresse de la désigner ainsi. Trahie par un système de justice et une société où le poids de la parole de certains vaut plus que celui des autres. Trahie parce que, pour toutes les victimes de violence sexuelle, la sortie de secours les propulsant hors d’une situation atroce les projette dans une course à obstacles inhumaine. Traîtresse parce qu’il y a quelques années, moi aussi, j’aurais peut-être eu un doute.

Cette fichue culture du viol, nous l’avons construite; à nous de la détruire.
 
 

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