Féminisme Ink : Entrevue avec l'artiste tatoueuse montréalaise Charline Bataille

Crédit photo: Marjolaine David Féminisme Ink : Entrevue avec l'artiste tatoueuse montréalaise Charline Bataille

Rencontre douce et revendicatrice avec l'artiste Charline Bataille au Café St-Henri.

Pourquoi se faire tatouer?
La relation avec le corps des personnes marginalisées est souvent très compliquée. Le tatouage permet de reprendre le contrôle, de développer un agency par rapport à son corps. Personnellement, je me tatoue pour m’enlaidir. Je m’oppose aux standards imposés aux corps des femmes : je n’ai pas à être douce et mon corps n’est pas une possession publique. Je peux décider de ce qui est beau.
 


Crédit : Charline Bataille/Tumblr

 
Une expérience plus difficile…
Dans une courte entrevue avec Vice récemment, j’ai reçu beaucoup de réponses aux critiques que j’avais énoncées sur l’industrie du tatouage. Beaucoup d’hommes m’ont répondu que j’étais idiotstupid, cunt et bitch. Des femmes m’ont aussi écrit pour me dire que j’étais irrespectueuse et que j’aurais dû suivre les étapes de formation classiques. J’ai trouvé cela difficile de recevoir des messages de femmes qui ne se sentaient pas respectées par mon travail. Il y a eu beaucoup de violence contre moi et je suis très sensible. Ça m’a donné envie de continuer de parler. J’ai été très surprise de remarquer que les gens ne voient pas que les salons peuvent être vraiment inconfortables et unsafe pour plusieurs personnes. L’industrie n’est pas accessible à tout le monde : plusieurs doivent se cacher pour y avoir accès. Les gens qui ont des problèmes de santé mentale ou d’autres obstacles méritent une place dans le monde du tattoo. Pour moi, critiquer l’industrie, ce n’est pas critiquer tous.tes les tatoueur.euse.s.
 


Crédit : Charline Bataille/Tumblr

Une expérience qui t’as marquée…
J’ai aussi reçu des réponses positives : beaucoup de gens m’ont écrit en support. Il existe une obligation pour les personnes marginalisées de se créer des espaces à l’extérieur des salons. Le Valentine’s Studio à Seattle m’a écrit : « We will find each other and teach each other. » Ça m’a vraiment aidée. Cette phrase s’oppose à la hiérarchie et l’expertise très présentes dans l’industrie, mais aussi aux fortes dichotomies qui y existent : bon et mauvais art, beau et laid corps… Ça valorise un apprentissage en communauté… Muriel m’a aussi offert un jour de me donner des trucs en échange d’une toile que j’avais faite. Ça m’a beaucoup touchée.
 
Il y a aussi des tatouages qui m'ont marquée… Ceux pour recouvrir des cicatrices sont vraiment touchants et intenses. J’ai déjà tatoué un serpent sur une cuisse et la personne a pleuré tout le long… Le tatouage peut permettre de connecter avec son corps de façon positive, de mettre de côté ses relations avec le self-harm. Je ne travaille presque juste avec des femmes et des personnes queer. Leur relation avec le corps peut être difficile et le tatouage peut être powerful.
 
Quelle est l'importance de créer des salons dont les propriétaires sont queer?
Il y a plusieurs problèmes intrinsèques à la culture du tatouage. D’abord, il existe trop peu de réflexions sur l’appropriation culturelle qu’est, à la base, le tatouage. Il y a vraiment peu de reconnaissance de ses origines. Aussi, il existe une grande discrimination pour les gens atteints du VIH ; beaucoup de salons font signer un disclose ou refusent le service. Pourtant, les organismes pour les droits des personnes VIH+ sont clairs : il est illégal de forcer quelqu'un.e à dévoiler leur statut et, encore pire, de leur refuser service sur cette base. Aussi, quand je vois des pinups affichées sur les murs des salons et sur les covers des magazines de tatouage, le message véhiculé est sans ambiguité : la place des femmes, c'est d'être sexy et de décorer. J'ai vu ses tatoueur.euse.s refuser des client.e.s parce qu'ils.elles considéraient que leurs cuisses étaient trop grosses ou leur peau et les convainquaient que ce serait « laid ». Ils.elles mettent de l’avant ce que leur tatouage doit avoir l’air plutôt que l’agency de la personne qui demande d’être tatouée. Plusieurs ne respectent pas non plus les pronoms des personnes queer ou les insultent. Le tatouage est relié au corps, c’est très vulnérable : il fait mettre les bouchées triples pour être inclusif.ve.s. Je suis aussi choquée par la déshumanisation et la sexualisation des personnes autochtones… Je continue? J’ai beaucoup d’autres exemples! [rires]
 
Quel est le processus pour se faire tatouer par toi?
J’offre une échelle de prix. Je trouve ça important afin que mes tatouages restent accessibles. Mon art, c’est mon activism. Je m’assois avec la personne le jour même et nous dessinons ensemble. Je fais le tatouage après.
 


Crédit : Charline Bataille/Tumblr

 
Comment être féministe se traduit dans ton travail?
Ça se traduit par l’intensité dans la pratique de mon art et dans le fait d’être inclusive. Comme peintre et artiste visuelle, j’adresse une critique des dichotomies par mes formes, mes lignes et mes couleurs. Je souhaite remettre en question les standards établis. I wanna queer what art is, what beauty is… La notion de ce qui est beau est violente et oppressive. Mes lignes sont chaotiques, mon esthétique est queer et mon travail est vivant. Ça n’a rien avoir avec l’esthétique trad. Je souhaite me réapproprier ce qui est considéré comme un art « beau » ou un « bon » corps. Mes dessins ne sont pas parfaits, mais mon but est de créer l’imperfection. Plusieurs personnes disent que ce sont des excuses parce que je ne sais pas faire des lignes droites. En réalité, je n’y aspire même pas. On m’a aussi déjà dit que mes dessins étaient laids et que je ruinais le corps des gens. Ce qui rend laid, c’est la façon dont on regarde. Ce n’est laid qu’à travers leurs yeux. Face à ces personnes, mon approche est : Fuck you. I wanna be ugly.
 


Crédit : Charline Bataille/Tumblr
 

J’ai l’impression que mes believes et la communauté du tatouage sont incompatibles. Je reconnais le travail qui a déjà été fait et j’ai beaucoup de respect pour les femmes y qui évoluent. Il existe tout de même une urgence à offrir une excellente expérience aux gens plus marginalisés. Le travail qu’il reste à accomplir est immense et urgent.
 
Quelles sont tes inspirations?
Ma collaboration avec les personnes qui souhaitent se faire tatouer est une grande source d’inspiration. Je me réapproprie plusieurs images du american traditionnal comme les serpents et les tigres et je les rends wacky et weird. Je m’inspire aussi de mon expérience intérieure et de mes fellow queer tattoers. Instagram est une importante source d’inspiration qui me permet de rester connectée au travail de plusieurs artistes. Voici quelques exemples de mes tattoo role models : MAB, Dee Angelo, Rita Salt, Albie, Niña Piña, Muriel de Mai, Missil Artista Latina, Arielle Coupe et Framacho.
 


Crédit : Charline Bataille/Tumblr

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Pour lire les précédents articles, voici les entrevues avec Sabrina Avakian, Camille Francœur Caron et Emilie Bessette.

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